Au fil du temps




La prolifération des créateurs


Ce texte a servi de base à l'article paru dans le journal les Echos du 28 novembre 2006

Notre société est perturbée par son instabilité et l'incertitude de son devenir. La notion de création est devenue rassurante et, de ce fait, sous la pression d'un marketing très orienté et la profusion des nouveaux outils technologiques d'assistance, tout le monde ou presque est un est créateur potentiel. Largement galvaudé, le terme créateur se retrouve dans n'importe quelle circonstance, et s'applique donc aux catégories les plus inattendues, comme les marchands de cosmétiques (créateurs de beauté) ou mieux, l'industriel Renault autoproclamé créateur d'automobiles. Nous sommes entrés dans l'ère du rêve industrialisé. Ainsi, vendre de l'ersatz de création via les technologies d'assistance est devenu un marché prometteur et foisonnant.
Cet inquiétant détournement de la notion de création est également soutenu par une forte demande, l'accès au stade de créateur artistique n'ayant jamais autant été convoité, notamment chez les jeunes générations séduites par les sirènes des (télé)communicants, ou motivées par le désir de d'accéder à des castes inaccessibles auparavant…

Mais en fait, un artiste, à quoi cela ressemble-t-il ?

Qu'il soit créateur ou interprète, l'artiste invente, façonne et propage le rêve. Il possède ainsi la faculté de libérer et transmettre une charge émotionnelle parfois très forte, pouvant tendre à l'obsessionnel. Il contribue à l'enrichissement spirituel des peuples. Une société qui cherche ses repères exige de plus en plus de rêves et l'artiste devient une sorte d'interface, de filtre entre le réel et l'inventé, permettant ainsi de libérer des zones inconscientes nécessaires pour échapper à un quotidien souvent insupportable : sa responsabilité est donc conséquente.
Aujourd'hui, et pour un temps non défini, la qualité essentielle qui distingue l'artiste de la machine est l'intuition. Cette faculté d'associer des fragments d'idées selon un élan, une architecture plus ou moins contrôlables (l'inspiration), et selon des règles parfois très obscures (le cœur, les tripes, l'âme) engendre, en général, des résultats uniques et souvent irrationnels : c'est ici que réside le mystère de la création. Mais la machine a pris une telle place dans chacune de nos pratiques quotidiennes qu'elle est devenue indissociable de la production du rêve, ce qui provoque un sérieux amalgame… Les barrières qui faisaient d'un artiste créateur un être à part, souvent imprégné de secrets impénétrables, tombent. Nous sommes entrés dans l'ère du gratuit, du consommable immédiat, de l'hyperindustrialisation, de l'hyperaccessibilité, ce qui produit une désacralisation de la création, déplaçant la production des imaginaires vers des zones de plus en plus formatées, banalisées, et, sans doute manipulées ou manipulables.

Tout un chacun peut-il donc devenir un artiste créateur ?

Pour répondre à cette question complexe, distinguons au moins trois catégories d'individus, sans exclure, bien entendu, le fait que des exceptions puissent mettre en défaut cette segmentation. Il y a tout d'abord ceux qui ne seront jamais artistes : beaucoup de gens répètent les mêmes schémas sans jamais souhaiter s'en écarter ; la remise en question, le risque du lendemain, et la "multi association" des idées, l'invention, n'est pas pour eux.
Aux antipodes, il y a ceux qui sont dotés d'un fort potentiel créatif qui se révèle quasi naturellement, tôt ou tard ; traduisant un besoin viscéral, ils n'ont de cesse d'inventer et de livrer une partie d'eux-même à un public qui ne l'attend pas forcément. Leur destinée tient à des facteurs souvent aléatoires, car aucune recette miracle n'engendre la réussite ; mais on sait que, si le talent est un facteur constitutif de celle-ci, d'autres composantes comme l'obstination, les rencontres, les réseaux, la faculté de bien communiquer et la "veine" sont encore plus déterminantes.
Enfin, au milieu, il y a cette formidable population de gens qui, mûs par différents facteurs plus ou moins crédibles, pensent que la piste de l'artiste-créateur est une voie royale. Dans cette catégorie, on trouve ceux qui sont attirés par les lumières du showbiz, ceux qui ressentent une vague pulsion créatrice démanger le fond de leur inconscient, ceux qui sont persuadés que le rapport effort/rentabilité de ce secteur est particulièrement juteux, ceux qui souhaitent affirmer leur soif de pouvoir, et enfin les marginaux ou décalés pour qui l'artistique est un refuge… Liste non exhaustive, cela va de soi.

On va également trouver les perméables, plus ou moins séduits par les sirènes omniprésentes qui tentent de les persuader que leurs créations sont géniales, leur jeu unique et que leur avenir de star tout tracé ; et les réfractaires qui, par l'ignorance, la contestation ou le rejet de la plupart des principes que nous appliquions jusqu'à présent, vont ébranler le système de production et de distribution qui fonctionnait jusqu'à présent, leur propre rémunération étant remise en question. Ici, je pense avant tout à la musique…

La musique est l'un des derniers bastions conquis : en trente ans, une révolution s'est opérée par laquelle le mystère qui entourait la création musicale s'est dissout de façon incroyable. Faire de la musique n'a jamais été aussi facile pour celui qui tourne les pages virtuelles des catalogues ou des annonces publicitaires.
Ainsi, n'importe qui, détenteur d'un ordinateur récent équipé d'un logiciel bon marché, peut en quelques heures s'amuser à créer des musiques dont l'originalité, on s'en doutera, est le plus souvent limitée à la palette de sons, de séquences ou de modèles proposés par le constructeur. Dans d'autres registres, plus professionnels, l'intelligence artificielle, pourtant embryonnaire, a déjà mis à notre disposition des outils incroyablement inventifs allant même jusqu'à élaborer automatiquement des imaginaires inédits, instaurant ainsi une confusion : en effet, en matière de musique instrumentale, il devient de plus en plus difficile de faire la distinction entre le produit de la machine et le fruit de ce qu'on appelle encore l'œuvre de l'artiste. Pourtant, dans tout ce fatras de simulacres vont naître, c'est  évident, de nouveaux courants qui révèleront les "inventeurs" (le mot est juste et distinctif) de formes et styles novateurs, inédits et audacieux. Il faut espérer que parallèlement, le goût du public aura pu évoluer, car ce public aura de plus en plus de pression sur les choix artistiques, ….

Dans ses aspects les plus populaires, la musique de demain se servira d'interfaces visuelles (permettant d'assembler et de dessiner à l'écran des éléments musicaux) et les créations collectives se répandront, toujours assistées par une puissante informatique. Depuis que l'on peut visionner le son sur un écran et modeler à l'oeil son contenu, la musique, art jusqu'à présent invisible et impalpable, est devenue bien plus accessible pour beaucoup, et ceci laisse présager des manipulations inattendues...

La musique, comme le wi-fi, la radio ou le téléphone cellulaire, se propage sous forme d'ondes. Virtuelle et volatile, elle s'évanouit aussitôt que la source s'est tue mais peut s'infiltrer en tout lieu, à tout moment, dès qu'un système d'émission le permet. Contrairement aux yeux, fermer les oreilles est impossible : les vibrations touchent le corps entier. D'où cette tendance qui met tout le monde en émoi : puisque la musique se transmet comme l'air (se respire), aucune raison de ne pas se l'approprier… gratuitement ! Et puisqu'il devient aussi facile d'en faire, sa valeur de transaction ne peut que baisser et tendre vers un seuil…inacceptable pour les artistes !

L'idée de cette gratuité est, de façon perverse, reprise par certaines plateformes qui tentent de rémunérer indirectement la diffusion des œuvres. Ces truchements sont sans doute économiquement plausibles, mais entraînent une dichotomie inquiétante entre l'œuvre et la rémunération de son auteur.

Le nomadisme musical, qui concerne autant l'écoute que la création, est en plein développement. Les baladeurs laisseront prochainement leur place à des unités cellulaires (nos futurs mobiles) connectées en permanence à de gigantesques banques de données, vraisemblablement contrôlées par les majors dont la puissance est aujourd'hui considérable. Des millions de musiques (et de vidéos) nous parviendront en tous lieux et à tous moments par un streaming instantané de haute qualité (largement supérieur au .mp3) pour un prix de location forfaitaire et dégressif ; nos choix seront épaulés par de subtiles intelligences artificielles accordées à nos personnalités.

Parallèlement, aboutiront les recherches sur les effets psychologiques de la musique : si aujourd'hui on ne sait pas très bien déterminer les composantes d'une musique en fonction des comportements qu'elle induit, nous disposerons sans doute demain de plug in nous permettant de viser juste quant aux effets recherchés …

Ainsi, les fruits hybrides de la production musicale assistée par l'intelligence artificielle, de plus en plus protéiformes, modelables, composites, et souvent perméables aux interventions du public, risquent sérieusement de ne plus rentrer dans le schéma traditionnel de notre droit d'auteur qui protégeait le caractère unique, inaltérable et la rémunération de nos œuvres….

Internet détient un phénoménal potentiel de focalisation qui touche l'individu perdu dans la masse, et celui-ci va donc disposer d'une influence croissante via de multiples réseaux affins et parallèles. Internet permet des relations utilisant les flux circulaires de l'affinité, ce qui diffère fondamentalement des structures pyramidales qui régissent encore notre économie. Constitués de milliers de connexions à l'esprit souvent communautaire, ces réseaux servent à transmettre, donner, prendre, et surtout échanger des choix ou des opinions dont les effets commencent à être tangibles et conséquents.

C'est un espoir pour ceux qui ne croient plus au système traditionnel de sélection (maisons de disques, éditeurs, agents) qui a largement montré ses limites : rejets massifs, subjectivité des choix, attentes ou absence de réactions sont des situations que nous avons tous expérimentées. Par ailleurs, du fait que de la contraction des métiers (aujourd'hui, un musicien dispose individuellement d'outils puissants pour enregistrer, traiter le son et le diffuser), les nouveaux modèles de la production musicale, tant artistiques qu'économiques, éclosent là où on ne les attendait pas.

L'autoproduction s'organise et tout concourre à un remaniement du secteur musical dans lequel le public, devenu prescripteur, va de plus en plus désigner, adopter, acheter par enchère ou non sa part de choix, sa part de rêve personnalisé.
C'est une révolution et un hold-up : une révolution car les barrières sautent, et un hold-up, parce que se propage une mode obsessionnelle et iconoclaste consistant à l'appropriation du réservé ou de l'interdit. La répression ne sera pas d'une grande efficacité si elle n'est pas accompagnée de propositions alternatives.

Entre le coup de pouce procuré à ceux qui n'osaient pas "faire l'artiste" et cette propension à occulter les degrés d'acquisition des compétences, le système qui se profile produira beaucoup de désillusions. La pédagogie détient donc un rôle fondamental dans notre futur : elle seule peut combattre la médiocrité engendrée par la multiplicité des automatismes. Les volontés politiques doivent impérativement se pencher sur cette nécessité. L'éditeur musical, commerçant des racines de l'œuvre, peut également restabiliser la situation en gérant efficacement, dans un climat de confiance et à l'échelle humaine, le catalogue qui lui est confié. Mais, là aussi, cette profession a besoin de se restructurer, nombre d'éditeurs occasionnels laissant désespérément leur catalogue à l'abandon…
Outre certains secteurs encore préservés comme le spectacle vivant et la musique classique, nul ne peut dire ce que va devenir l'artiste-créateur…

La société va continuer à fabriquer ses demi-dieux : ils sont inéluctables. Et le fossé va se creuser entre les créateurs noyés dans la masse, appauvris, mais intéressants des micro-réseaux, et les "stars", plus rares, donc plus chères, soutenues par les consortiums de la télécommunication.
Le processus créatif est fragile et, pour résister à ces tempêtes, l'artiste créateur de demain, devra faire preuve d'un engagement affirmé, c'est à dire d'un fort désir de transformation, moteur essentiel pour transmuer une simple idée en œuvre transmissible. Car maîtriser et conduire à terme un concept artistique convaincant n'est pas si simple. L'artiste créateur va devoir réaffirmer ses qualités fondamentales : intuition, authenticité, ténacité, communicabilité, énergie et… audace.  Dans ces conditions, les outils novateurs qui lui seront proposés pourront être un complément stimulant et inépuisable à son imaginaire, s'il sait en rester le maître.

Et j'espère que je pourrai toujours dire : "être artiste, avant que d'être un métier, c'est un état".

Gréco CASADESUS,
compositeur,
Président fondateur de l'Union des Compositeurs de Musiques de Films (UCMF)